Questions posées à Ipoustéguy en décembre 1999


 
Pensez-vous avoir fait de belles choses pour votre prochain ?

"Avoir fait", donc déjà fait. Je me surprends - au bout de plusieurs années - d'avoir "bien fait" telle ou telle chose. Mais suis-je bon public ?
Je ne désire jamais a priori satisfaire les autres. Là se trouve l'inutile considération de l'incalculable. Dès lors à quoi bon calculer ?
Mais je ne doute pas de croiser sur ma route quelques-uns de mes semblables.

Juan Manuel Fangio a dit "Personne ne naît avec le talent, tout vient avec le temps" Qu'en est-il pour vous ?

L'Art, justement, permet d'assurer le contraire : Tout le monde naît avec du talent ; ensuite la société s'évertue pour qu'on le perde.
C'est peut-être ça qu'on appelle la "Sélection Naturelle".

Quelles sont pour vous les plus importantes inventions de ce siècle ?

Le blue-jean, le Coca-Cola, Flipper le Dauphin. (Pour le rire, c'était déjà fait).

Êtes-vous jaloux de Dieu ?

Non.
Pourquoi me rendre sciemment ridicule ?

Vous, votre œuvre et l'éternité ?

Donc moi, mon œuvre ; pour une raison inconnue.

Quelle différence pouvez-vous faire entre vous et un chercheur, scientifique par exemple ?

Ce dernier fixe son acuité sur l' "effet des effets" ou les "effets de l'effet", exclusivement.
Le "principe" n'est aucunement concerné. Par contre je suis de ceux qui errent en eux-mêmes, entre eux-mêmes et les autres,
à la merci de ce "principe" dans son étendue infinie, imprécise et insécable.

Vous avez certainement eu l'occasion de côtoyer de "grands-hommes". Avez-vous l'impression qu'ils diffèrent sensiblement du commun des mortels ?

Pas souvent. Mais je suis "averti" que les meilleurs, dans tous les domaines, sont "en charge de quelque chose". Mystère.

Un jour, un homme vous a fait remarquer que votre statue du christ avait de bien trop grands pieds par rapport au reste de son corps. Votre réponse n'a été ni méprisante ni ironique : peut-on en déduire que vous aimez votre prochain ?

C'était un prêtre. Il ne m'a pas répondu quand je lui ai dit que le Christ, ses pieds chargés de la pesanteur du sol, s'élevait en spiritualité.

Vous êtes un homme simple, au sens social du terme. Pourtant, vous semblez jaloux de votre nom,
de vos œuvres et de votre image. Peut-on voir là une contradiction ?


Si, intimement, je suis un être sans limites, je suis socialement minuscule. Il n'en demeure pas moins
que mon être se fixe, dans ces deux domaines, par (ou dans ?) ma signature.
La signature est la jonction de toutes contradictions.

Voyez un homme marcher : la jambe droite contredit la jambe gauche.

L'argent et vous ?

Le bronze est hors de prix. Par quel miracle l'argent me tombe-t-il du ciel au moment propice
où ce bronze m'est indispensable ? Mystère encore, puisque je ne sollicite personne.

Si on vous affirmait que Botero n'est pas un sculpteur heureux parce qu'il n'invente plus, que pourriez-vous répondre ?

On est un con. Je n'ai pas à me soucier de l'état d'esprit de Botero dans son atelier. Ne le copiant pas je n'ai pas à en dire du mal
(Vous remarquerez que la plupart des gens disent du mal de ceux qu'ils copient).
Et puis, c'est comme un "Grand d'Espagne". Il m'a acheté il y a 25 ans une de mes œuvres importantes. En bronze. Miracle.

Êtes-vous superstitieux ?

Effectivement je n'aime pas le Coca-Cola et je dois me faire violence, par quelques trucs, pour neutraliser cette défaillance.

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Questions posées à Ipoustéguy en mars 1999

Monsieur Ipoustéguy, aimez-vous votre métier ?

Oui, mais peut-être parce que ce n'est pas un métier.

Comment la passion de la peinture vous est-elle venue ?

Par l'odeur de la térébenthine dont se servait mon père quand il s'amusait à peindre.

Comment la passion de la sculpture vous est-elle venue ?

Quand je me suis trouvé avoir à ma disposition l'espace assez grand d'un jardin.

A quel âge ?

A 28 ans.

Vous arrive-t-il de regarder vos anciennes toiles et sculptures ?

Oui.

Que ressentez-vous alors ?

Je me demande comment j'ai pu faire "ça". Je ne saurais plus le refaire tel quel.

Vous sentez-vous supérieur aux autres ?

Oui, dans mon atelier.

Votre métier vous dérange-t-il dans votre vie de famille ?

Non. Je donne 1/10 de mon temps à ma famille, les 9/10 étant pris par mon travail.

Quel est votre genre artistique ?

C'est celui qui est le mien et que je ne saurais définir.

Avez-vous un style particulier ?

Comme vous êtes particuliers et que vous avez dans votre travail la trace précise de ce que vous êtes.

Dans votre jeunesse, on dit que vous étiez proche du surréalisme. Qu'en est-il aujourd'hui?

Ce sont des "on-dit". Je ne cherche pas un mot qui me "caractérise" entre 1946 et aujourd'hui.
( les Egyptiens étaient tout aussi "surréalistes" "conceptualistes", futuristes", "extrémistes" que les Inuit le sont aujourd'hui).

Dans une revue artistique, on vous classe parmi les figuratifs. Qu'en pensez-vous ?

On "classe", on "définit", on "nomme". les chercheurs ; ça ne donne pas de génie mais ça fait gagner du temps au téléphone.

Quel mouvement artistique a vos faveurs ?

Le mien, avec l'angoisse du doute. mais c'est ça le bonheur, vous verrez !

Comment interprétez-vous le mouvement dans vos oeuvre ?

Dali disait "Le moins qu'on puisse demander à la sculpture c'est de ne pas bouger". C'est un "surréaliste".
Mais "l'art" c'est de faire bouger l'immobile. Je tends à me rapprocher  de cette réalité.

Quelle est votre oeuvre préférée ? (parmi les vôtres)

Ici, je ne saurais répondre. On dit, en général, que c'est la prochaine oeuvre qu'on va faire. Pourquoi pas ?

Faites-vous une maquette avant de débuter une sculpture ?

Non. Enfin, pas toujours.

Comment vous motivez-vous ?

Ces décisions appartiennent à ma nature, toujours en curiosité de moi-même.
(Je suis la personne la plus près de moi que je connaisse).

Quels sont vos thèmes préférés ?

Ceux procurés par les expériences de ma vie.

Quelles sont vos relations avec les sculpteurs contemporains ?

Pratiquement aucune, surtout professionnellement parlant.

Comment les jugez-vous ?

Je ne sais pas juger.

Etes-vous marginal ou vous a-t-on marginalisé ?

En marge de quoi ? Je pense que j'écris mon propre constat d'existence. C'est déjà assez outrecuidant comme cela.

Que pensez-vous des sculptures de César, Giacometti, Arman et autres (Duchamp etc.)

Ce que vous en pensez et ce que les médias vous communiquent. Je n'ai pas d'informations plus précises que vous.

Existe-t-il une école de sculpture ?

Certainement. Ça se traduit par "un art officiel". Je mets cela dans la catégorie des "Néo-dadaistes", grosso modo.
Léonard de Vinci était aussi un "dadaiste"; il utilisait la trace des fissures de son plafond et de ses murs (qui niaient le travail de sa réflexion) pour inspirer ses caricatures. Mais, (ou d'autre part), par hasard il est vrai, il a peint la Joconde.

Comment voyez-vous l'avenir de l'art et de la sculpture au XXIème siècle ?

Même Jules Verne qui "pensa" le sous-marin en donna une description décorative absolument fausse.

Quel artiste admirez-vous le plus ?

Un sculpteur Égyptien.

Lorsque vous étiez jeune, quel métier rêviez-vous d'exercer ?

A cinq ans, peintre ; à douze ans officier de marine (ce qui m'aurait fait peintre de la marine) !

Votre famille vous a-t-elle soutenu dans votre choix ?

Non.

Avez-vous dû faire beaucoup de concessions ?

Je n'ai pas cette impression. Je suis "responsable" avant tout. La responsabilité est la plus belle
et capitale assise républicaine.
Ça se perd... (c'est toujours aujourd'hui de la faute des autres).

Avez-vous suivi les cours d'une grande école artistique ?

Non.